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Extraits : Awalon Prologue - Lilith

[…] Le dragon sent qu'elle hésite. Finalement elle cède :

– Bon. Selon mon bon plaisir, viens à l’angle sud. Je t’y attends. Mais fais attention : il y a une centaine de harpies dans les environs. Je les ai sondées et elles ont bien été envoyées par Monseigneur. Il semblerait donc qu’il ait compris quelles étaient les intentions de Faez.

Doonin ne voit pourtant rien qui ressemble à des harpies. Il cherche à contacter leur pensée et alors, en effet, il perçoit la mentalité de meute et les vagues rumeurs, stupides et agressives, émises par ces créatures. Oui, elles sont nombreuses là en bas, à l’affût des mouvements et des odeurs qui les jetteront dans la curée et, s’il ne peut les apercevoir, c’est bien parce que les illusions mettant en place le Prisme les dissimulent également. Bon, il est prévenu : il sera sur ses gardes. Il vire sur sa droite pour se diriger vers l’angle nord. Il identifie quelques mouvements au sol : des harpies commencent à converger vers cet endroit – sa feinte semble donc porter ses fruits. Il descend très bas, puis remonte en flèche, ses quatre ailes en fonction, pour s’élancer vers l’angle sud. Ce n’est que lorsqu’il se pose qu’il comprend qu’il a commis une erreur : il avait été si préoccupé par les harpies qu’il n’avait pas imaginé que d’autres pièges pouvaient l’attendre.

– Attention, il y a un Sagittaire ! crie Pandora.

Mais il est trop tard car, l’instant d’après, la flèche vénéneuse atteint la jeune femme dans le cou. Elle s’affaisse sur l’encolure du dragon, les yeux déjà vitreux, agrippant le Bâton de Pouvoir avec ses ultimes forces. La dernière chose qu’elle enregistre est la silhouette de l'Elfe faisant un geste, en même temps que le dragon crache un jet de flammes sur le Sagittaire. Elle n’entend plus le hurlement du centaure ni ne le voit s'écrouler, consumé par le feu, car elle a déjà sombré dans l’inconscience.

Doonin reste un long moment dans un état de stupeur, écrasé par le poids de la culpabilité... [...]


*************


[...] David est livide. Sans un mot et sans quitter le Spectre du regard, il ouvre son sac, en retire les morceaux de son Bâton de Pouvoir et les assemble. Les autres l’observent avec étonnement, sauf Shamaan qui leur fait signe de partir, saisit son Tambour des Esprits et commence à battre un rythme très lent. Pendant que Thorkeil guide les autres hors de la tourbière, David lève le Bâton reconstitué vers la forme qui lévite toujours et il profère un simple son :

– ASH !

Aussitôt, un mince fil de lumière bleu clair jaillit brièvement et va toucher au ventre le Spectre sur le visage duquel se peint maintenant une expression de béatitude. On peut encore l’entendre dire : « Sois béni dans l’éternité, bel ami » et son corps, comme vidé de l’intérieur, se plie en plusieurs endroits, tombe sur le sol et prend feu. Pendant qu’il se consume, une ombre humaine évanescente et très lumineuse en sort et se met à flotter vers le ciel. D’autres silhouettes vaporeuses, humains en grand nombre, quelques Draken, quelques Nordbotnien et des êtres à quatre bras qui doivent être des Érébien, surgissent de la tourbière et prennent le même chemin ascensionnel. Tout là-haut, l’Esprit du Spectre fait aux deux jeunes gens un signe de sa « main ». Puis il attend que les autres Esprits soient rassemblés auprès de lui et ils entrent finalement tous ensemble dans les nuages. Shamaan cesse de battre de son Tambour, prend David par les épaules et lui murmure :

– Tous les très grands héros trouvent le chemin pour les Pays des Morts. Il guidera ces Esprits à bon port. Il est libre... Défais ton Bâton et allons rejoindre les autres.

Thorkeil demande à Da Yinn si elle avait pu lire quelque chose dans le mental du Spectre – mais non : elle n’y a rencontré que du silence et du vide, rien qui ressemble à une pensée. L’homme-ours voit bien que David est très troublé et il renonce à l’interroger de suite. Il regarde Shamaan d’un air interrogatif, mais celui-ci se borne à hausser les épaules.

Tous gardent le silence pendant le repas de cette mi-journée. David ne peut presque rien avaler et il a du mal à contenir l’émotion qui l’étreint. Il sent que les autres voudraient savoir ce qu'il avait pu percevoir, mais il doit attendre de s’être repris. Enfin, il prend la parole :

– Pendant que le Spectre racontait, j’ai vu dans mon regard intérieur ce qu’il décrivait – toutes les horreurs qu’il a connues quand il était encore en vie et toutes celles qu’il a commises ensuite. J’ai entendu les supplications de ceux qu’il a entraînés dans la tourbière. J’ai senti l’immensité de sa souffrance pendant toutes ces centaines d’années. C’était terrible...

Il a du mal à lâcher la suite :

– Le mago noir était Monseigneur.

– Quoi ! ? ne peut s’empêcher de s’exclamer Da Yinn. Mais alors... – elle s’interrompt.

– Oui, dis-le ! Mais alors, Monseigneur est âgé de plusieurs siècles ! Qu’est-ce que nous pouvons faire contre un mago qui a amplifié sa puissance pendant tant de temps ?

Ils sont tous abasourdis et aucun n’a de réponse à cette question. Seul le Dwerch réussit à alléger l’atmosphère devenue pesante et à tirer un vague sourire de ses amis :

– Pour un humain, c’est très vieux. Il doit être complètement gaga à présent ! On ne va pas se laisser impressionner par une vieillerie pareille, hein ?

– Comment as-tu su quoi faire avec ton Bâton ? demande Lominak.

– Ça a surgi dans ma tête, je ne sais pas comment. Et toi, Shamaan, comment as-tu compris ce qui allait se passer ?

– C’est comme pour toi. J’ai subitement ressenti que je devais prendre mon Tambour des Esprits et que le moment était venu de mettre le Spectre sur la voie qu’il aurait dû prendre il y a bien longtemps.

– Et qui sont donc les Esprits qui sont partis avec lui ? Ses victimes ? veut savoir Thorkeil.

– Oui, répond sobrement David qui, pendant le récit du Spectre, avait dû assister dans son regard intérieur au supplice de chacune d’entre elles.

Ce soir-là, les six compagnons parviennent à la Passe de Helmsdal et ils campent là. Ils ne la traverseront que le lendemain : ils n’ont vraiment aucune envie de dormir une nuit de trop dans Érébus.

Cette nuit là, David rêve… Il enserre une femme dans ses bras et, juste avant que leurs lèvres ne se joignent, il reconnaît la somptueuse créature qui protégea autrefois le Bâton de Pouvoir de sa lignée. Il ressent une émotion intense – comme s’il enlaçait la plus belle de toutes les femmes et qu’elle le désirait, lui, tout autant qu’il la désire... [...]


*************


[...] David s’est endormi comme une masse, épuisé par les évènements du jour. Il s’agite dans son sommeil. Il a mal. C’est comme si un vertige l’avait saisi et qu’un gant de fer serrait son cœur dans sa poitrine. Il lui semble flotter à quelque distance d’un sol crayeux d’où poussent des arbustes au feuillage d’un vert profond tigré d’orange. Maintenant il voit une femme étrange, extrêmement belle, d’allure très serpentine, vêtue d’une longue robe vert irisé. En faisant voleter ses longs cheveux d’un blond presque rose, la brise dévoile les oreilles au galbe délicat et étrangement pointues. David sent un parfum de vanille émaner d’elle. Pendant un instant rien ne se passe, puis la femme dit :

– Ils sont morts et le bûcher funéraire est à présent éteint et, comme tu le vois, les cendres sont déjà presque dispersées par le vent. Le Manta m’a saluée, a défroissé ses ailes tachées de sang et il vient de s’envoler, malade de sa détresse.

La voix de la femme est froide.

David ne voit pas à qui elle s’adresse, tout au plus a-t-il l’impression d’une présence. Mais, au fait, c’est peut-être à moi qu’elle parle ? pense-t-il brusquement avec un sursaut. Mais non : elle regarde à sa gauche, dans la direction des arbustes et c’est là, sans doute, que se trouve son interlocuteur. Elle parle à nouveau :

– Et pour finir, ils m’ont encombrée de leur héritage !

Elle éclate de rire et ajoute :

– Non, ne dis rien ! Je sais ce que tu penses : que je ferai bien de nous débarrasser de l’objet en le jetant là où personne ne le trouvera plus jamais ! Mais cela ne serait pas aussi drôle que ce que je concocte… Et tu sais bien que personne ne peut m’empêcher de faire ce que j’ai décidé de faire !

Un bruit léger se produit du côté des arbustes. La femme poursuit, avec une évidente jubilation :

– J’envisage de quitter ma demeure pendant quelque temps. J’ai quelques idées très amusantes...

Elle fait un geste de la main et, autour d’elle, le décor devient mouvant : tout change de forme, s’incurve. Les arbustes et le sol se mettent littéralement à dégouliner, comme s’ils étaient subitement transformés en coulées de lave froide et gluante. Puis tout redevient solide, mais tout est différent : ce qui environne maintenant la femme est une plaine de sable doré émaillée de petites fleurs. De nouveaux arbustes sont là et leurs feuilles semblent être en pâte de verre mordorée.

– Ah ! Voilà mon nouvel écrin... ajoute-t-elle en souriant.

Elle lève un instant les yeux au ciel et il semble à David qu’elle rive son regard d’un vert minéral dans ses yeux à lui – le cœur du jeune homme accélère son battement. Puis elle dit encore, à nouveau tournée vers son interlocuteur invisible :

– Tu verras… [...]

 

   
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