Extraits : Awalon 3

Détails

Extraits : Awalon 3 - Le Crépuscule des Dieux

 

[...] Cordwainer demeure de glace et poursuit :

 - Alors, répond à cette autre question : combien de temps te faudra-t-il pour arriver à tes fins ?

 L'autre se tait un instant, puis :

 – Je pressens que tu cherches à savoir cela avec l’idée d’entraver mon action ? Inutile d’y penser : tu ne le peux pas.

 Son interlocuteur ne répond pas et Douât enchaîne :

 – Ah, écoute : je viens de prendre conscience que j’ai envie de quelque chose ! J’en ai une envie terriblement lancinante… Porteur du Caducée, j’aimerais vraiment beaucoup que tu m’offres de la compagnie car j’en ai désagréablement manqué tous ces derniers temps. Et je trouve plus attractif d’avoir celle d’un noble que celle de sous-êtres. J’accepterai même la présence de tes compagnons au lieu de les tuer, bien qu’ils soient tout à fait inférieurs: pour être parvenus jusqu’à moi, ils doivent tout de même être honorables et forts. Alors ?... Qu’en pensez-vous ?

 – Qu’attends-tu de nous ? interroge Tarann.

 Cordwainer jette à son Maître de Sabre un regard étonné puis comprend et entre dans le jeu :

 – Oui, Douât, qu’attendrais-tu de nous ? demande-t-il à son tour.

 – Oh, rien de très actif : je sais faire par moi-même sans aide aucune. Seulement, votre compagnie m’agréerait et me distrairait. Tour à tour, vous me raconterez ce qui s’est passé dans les mondes… Vous me décrirez ce que les inférieurs ont réalisé, quelles civilisations sont nées et mortes et vous me ferez rire parfois. Si votre réponse est oui, je t’offrirai mon jouet que je vois s’agiter dans ton vêtement – si tu me l’as volé, c’est que tu dois en avoir envie… Oui, je te l’offrirai, bien que ce soit là le seul cadeau que m’ait jamais fait mon géniteur.

 Le Haut Commandeur grogne, l’œil mauvais :

 – Nous aurons l’immense honneur d’être les pitres du roi, en somme !

 – Silence ! ordonne Cordwainer en sortant de la poche intérieure de son manteau l’outre en effet agitée de faibles soubresauts. Tu parles de ceci, Douât ?

 – Bien sûr.

 – J’en ai possédé un moi aussi, autrefois. Je l’avais appelé « Djinn ». Je l’ai malheureusement perdu…

 – Djinn, oui… Celui-ci n’est plus en très bon état, je le crains. Je m’en suis lassé mais, toi, il pourra sans doute t’amuser quelque temps.

 – Que sait-il faire ? Je veux dire : malgré son piteux état…

 – Tout, comme d’habitude. Mais moins bien.

 Si Cordwainer avait cherché à avoir des informations sur le petit être qui gigote dans son sac, il en est pour ses frais ! [...]

 

*************

 

[...] Au-dessus du foyer, peut-être créée par la vapeur émanée des pierres et mélangée à des escarbilles, ondule maintenant une silhouette évanescente, juste une grande ombre presque claire… vaguement humaine… de longs cheveux de nuées… comme des algues blanches flottant mollement dans une onde paresseuse… Shamaan cherche à ajuster sa vision mais il ne parvient pas à savoir si ce sont ses yeux qui voient ou si c’est son cœur – ou les deux… Cela lui semble pourtant familier, comme si cela avait déjà fait partie de lui… Autrefois, il ne sait plus quand… Il ne sait plus où…

Et pourtant…

Ah ?

Peut-être dans le Labyrinthe ?... C’est si loin...

Et cette deuxième présence semble vouloir effilocher la première ! Il y a maintenant comme une sorte de combat entre deux nuages qui s’interpénètrent, se séparent, se reprennent, se déchirent… Shamaan ne sait pas davantage si cette lutte a lieu devant lui ou en lui… Enfin, la première présence semble se prosterner et accepter sa défaite… et puis elle n’est plus là…

Alors Shamaan se sent happé par tout son être, comme aspiré hors de lui et jeté, pantelant, auprès d’une effigie représentant une créature dont il ne peut intégrer ni l’anatomie ni les traits… C’est gigantesque, CELA a la tête dans les cieux et les pieds dans le centre des mondes et CELA dit d’une voix grondante qui fait frémir jusqu’à l’univers sur son assise :

 

Tu es à moi ! Viens avec moi ! Je l’ordonne !!!  [...]

 

*************

 

[...] … Sur l’esplanade au-devant de la forteresse, au milieu des feux géants allumés par les golems... Il y a là, rassemblés sur la montagne Al-Amouth, les cinq Ailés avec UA et ses hommes. Tout est enfin prêt maintenant pour que puisse commencer la dernière initiation des Zobop...

La coupe de malachite contenant de la Chair de Hébée passe de main en main : une unique gorgée pour chacun des hommes, quatre pour la mago et treize pour chaque Ailé. La drogue sacramentelle va les unir tous ensembles… Et maintenant que chacun a bu, les tambourinaires encerclent tout le groupe et commencent à frapper les rythmes rada – ceux qui font seulement vibrer les poitrines et accélérer le sang dans les artères. Les hommes se mettent à danser, lentement d’abord puis plus vite, pendant que leur sorcière et les cinq Ailés se tiennent immobiles au milieu de la horde en mouvement circulaire. Quand les rythmes petro – ceux qui font résonner les strates les plus profondes de l’être – prennent la relève, des cris rauques commencent à sourdre des gorges des mâles et leurs mouvements deviennent de plus en plus saccadés. Leurs sexes s’érigent, les tendons de leurs corps durcissent, leurs muscles saillent… Leurs visages sont comme des masques à l’expression grimaçante… Ce qui fait d’eux des hommes semble s’être retiré d’eux, ne laissant subsister que leur animalité première…

La Chair de Hébée prend de plus en plus possession de tous ceux qui l’ont bue et les Ailés, UA, les Zobop, entrent progressivement dans une symbiose au sein de laquelle ils vont devenir, pour le temps d’une extase, un seul Esprit, un seul être, un seul vouloir… Et à présent, des tourbillons enivrants tournoient dans cette Unicité composée d’eux tous et ils l’emplissent de leurs girations stupéfiantes… La substance répandue en eux enrobe de feu chacun de leurs nerfs, des faisceaux jusqu’aux plus fins filaments et jusqu’aux plus secrets replis de leurs cerveaux. Les cavernes intimes se remplissent de sève… Et tous ces corps, les voilà maintenant qui flamboient en d’insoutenables orgasmes sous les yeux indifférents des golems géants qui servent Gul-Bara

Pour les hommes, c’est une éruption violente, de celle qui les aurait tous tués s’ils n’étaient aussi aguerris par les épreuves traversées et par les pouvoirs de leur sorcière. Pour UA, c’est un don total, un abandon de tout son être à la Volonté de son Maître… Pour les Ailés, c’est une fusion, une incandescence... Et c’est ainsi, portés par ces ouragans de sensations, que les pensées des Ailés pénètrent dans les danseurs.

Au plus profond !...

Les Zobop reçoivent leurs ordres. Et pas seulement cela, car les humains donnent – non : il leur est soutiré – ce qui est si secrètement enfoui en eux qu’ils en ignorent même jusqu’à l’existence : ce qui a été cristallisé dans leur être le plus extrême par l’âpreté des épreuves librement consenties depuis qu’ils se sont donnés corps et âme à leur secte.

Ils se soumettent maintenant à ce qui va être leur destin.

Ils intègrent ce qu’est la Rythmique des Dieux.

Ils recueillent en eux certaines caractéristiques qui n’appartiennent qu’aux Ailés, recevant ainsi dans leur chair, dans leur âme et dans leur Esprit le trésor de surhumanité qui, seul, leur permettra de faire s’ouvrir les Portes sur Ce-Qui-Est… [...]

 

*************

 

[...] Le Plus-Terrible, après avoir envoyé la démone bouler au sol, plane encore longuement en rond. Il attend que ses fidèles – volant, courant, serpentant – soient tous rassemblés.

Quand il se pose enfin, il toise son peuple pendant un long moment dans un silence maintenant épais puis, brusquement, il brandit son trophée en un geste de victoire. Un hurlement d’enthousiasme salue son geste et un début de bousculade se produit, vite interrompu par le rugissement du chef :

– SUFFIT !!!

Le Plus-Terrible fait durer son plaisir et la torture des autres : chacun se demande anxieusement qui pourra manger de la délicieuse lumière mauve dont la clarté transperce un peu la paroi de l’outre. Chacun le veut – le souvenir de cette volupté est inscrit jusqu’au plus intime d’eux et cela fait si longtemps que ce délice n’a plus touché leur palais, leurs papilles, leurs sens… Tous salivent de convoitise et chacun se prépare à écharper ceux qui prétendraient se mettre entre lui et l’objet de sa faim...

Il n’y en aura pas pour tout le monde! clame le Plus-Terrible en arrachant brusquement le bouchon.

Presque paresseusement, la luminosité mauve s’échappe et se répand tout alentour. Les démons se repoussent violemment les uns les autres, sautent en tous sens, cherchant à happer le nectar à bouches voraces, à l’aspirer à pleines narines, à s’en pénétrer à pores de peau grandes ouvertes… La mêlée est finalement brève et il n’y en a vraiment pas pour tout le monde : seulement pour les quatre plus forts, plus agiles, plus rusés et plus pervers… Quant aux autres, pour la plupart ils n’ont même plus leurs yeux pour pleurer car ils leur ont été arrachés au cours de la lutte. Quand c’est fini, qu’il n’y a plus la moindre ondulation de lumière mauve, se produit ce que ceux qui l’ont absorbée espère : en crachotant un peu de Lumen, ils s’ouvrent les couloirs de L’Espace, ces passages tant espérés vers leur provisoire libération… Et juste avant que ces démons repus ne commencent à s’évader à travers ces ouvertures leur offrant enfin l’accès aux Cercles de Mondes, le Plus-Terrible, leur chef et aîné qui a maintenant choisi de prendre l’apparence de leur exécrable vainqueur d’autrefois, se poste devant eux et leur enjoint encore :

Attendez !!! Pas si vite !

Il les foudroie du regard et parle : ... [...]

   
© ALLROUNDER