Extraits : Awalon 2

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Extraits : Awalon 2 - Beauté de Loolân

 

[...] – La voici.

Le visiteur s’empare avidement de la statuette-réceptacle de l’âme que lui tend le Maître Appeleur d'Âmes. Il l’observe longuement, attentivement, la tourne sous tous les angles, puis un sourire se forme sur ses lèvres. Il regarde à nouveau son vis-à-vis et dit avec une gravité inattendue :

– Votre œuvre est d’une telle beauté qu’elle m’émeut jusqu’au cœur.

L'autre pense qu’un tel aveu en aurait étonné plus d’un dans l’univers : qui donc pourrait croire que le Seigneur de Awalon a un cœur et que celui-ci puisse être ému ? Il ne laisse toutefois rien paraître et attend la suite. Son interlocuteur reprend la parole :

– Êtes-vous tout à fait certain que ceci emprisonne bien l’âme que je veux et pas une autre ?

– J’en suis on ne peut plus certain, Seigneur Bhaïrava, répond L'Appeleur d'Âmes avec dans le regard un rien d’ironie que son interlocuteur ne perçoit pas, tout occupé qu’il est à détailler encore l’objet.

– Et que doit-t-il se passer maintenant pour que j’en obtienne ce que je veux ?

Le Maître ressent jusque sur sa peau le hurlement inaudible émané par l'âme prisonnière : « Non ! Ne fais pas cela ! Je t’en supplie ! Non ! ». Il pense en réponse : « Oh mais si, ma belle. Lui, il sera parfait en tant que ton seigneur et maître. Il saura te soumettre et te contraindre !... Comme c’est amusant, tu ne trouves pas ? » Et c’est avec une sourde satisfaction qu’il répond à L’Effroyable :

– Il suffit d’ouvrir le « canal » permettant la pénétration de la pensée de cette âme dans votre mental et que je vous transfère le lien que j’ai en ce moment avec elle. Ensuite, vous devrez apprendre les formules qui vous permettront de procéder aux deux rituels : celui de l’Ouverture de sa Bouche et celui de la Fermeture de sa Bouche. Ce canal, ces deux rites et trois mots de pouvoir très puissants que je vais vous enseigner sont les clés indispensables pour contraindre cette âme à vous obéir... J’imagine que vous voulez, par elle, interroger des morts ? hasarde-t-il.

L’autre néglige de répondre à cette question et il enchaîne :

– Alors, qu’attendons-nous pour m’apprendre comment procéder ? [...]


*************


[...] … Voici l’homme sur la rive. Il pose à présent au sol le sabre dans son fourreau : nulle arme ne peut lui être utile là où il se rend. Puis il se dévêt complètement et jette pêle-mêle cuirasse, bottes, pantalon, sabre, ne gardant que le gantelet et la bande qu’il porte au cou. Son corps puissant est entièrement tatoué de signes en arabesques. Il se glisse dans le liquide, se met à nager avec une grande vigueur et aborde rapidement sur la petite île au centre du lac. Maintenant, tous ses sens sont aux aguets. Il avance lentement, les yeux fixés sur une colonne rocheuse qui se dresse sur le basalte.

Subitement, la colonne de pierre s’anime et l’homme se fige. Tous ses muscles sont tendus. Un hurlement suraigu lui vrille les oreilles, dans lequel on peut distinguer ces mots :

– Comment oses-tu, impudent, troubler mon sommeil en l’Île des Morts ?!

En même temps, quelque chose de long, de mince et de sifflant s’abat sur lui – mais il a sauté de côté juste à temps et seul son gantelet est touché. Le métal chuinte et une volute de fumée s’en échappe. L’homme, à son tour, crie de sa voix rauque :


! Retiens ton dard !

!! Mère Terrible !!

! J’ai une offrande pour toi !


Ces mots arrêtent le son strident qui recommençait à s’élever. Il y a un instant de silence pendant lequel même le clapotis gras de l’eau semble être suspendu. L’informe silhouette minérale devant l’homme s’est brusquement transformée en une femme élancée. Elle porte une tunique longue, d’une couleur de granit et un masque d’oiseau de proie couvre la partie supérieure de son visage, n’en laissant libre que le bas. Le visiteur voit la langue bifide sortir de la bouche et lécher furtivement les lèvres ourlées de la créature. Des lueurs d’une intense couleur émeraude jaillissent par moment des yeux enfouis dans les profondeurs du masque hérissé de pointes vénéneuses.

– Un... Cadeau... Pour… Moi ? entend-il – la voix est vibrante, haletante, avide... [...]


*************


[...] – Quelle plaie que je ne puisse entrer directement dans leur Cathédrale en m’ouvrant un passage avec ma flûte ! maugrée l’Elfe. Mais les protections qui sont en place ici permettent seulement d’y accéder à pied et par l’entrée normale…

Il le sait : aucun être de sexe masculin ne peut prétendre s’introduire dans le monastère et le Flûtiste vient pourtant de se présenter au monumental portail. Il accompagne l’ordre sec qu’il donne d’une phrase musicale tirée de son instrument et commande ainsi aux Sœurs-Portières de lui ouvrir et de le laisser entrer. Subjuguées, elles obtempèrent, silencieuses et en lui jetant des regards vagues et comme absents. L’Elfe pénètre maintenant dans l’aire sacrée et se dirige sans aucune hésitation vers l’immense nef du sanctuaire principal. Il maugrée encore :

– Et aussi quelle plaie que je ne puisse pas réveiller NESS de son habituelle léthargie pour qu’elle me facilite la tâche ! A mesure que j’approche de ces reliques, je sens les ondes de protection qu’elle avait mises en place se renforcer – et cela va finir par activer le fanatisme de ces illuminées, pense-t-il. Ces dévotes sont très nombreuses et il va m’être difficile de les contenir toutes. Aussi, je ne sais pas si je vais parvenir jusqu’au Maître-Autel sans encombres. Il va probablement falloir faire usage des grands moyens pour parvenir à prendre ce que je suis venu chercher.

Mayah avance tout en jouant un air au tempo lent et à la mélodie très monocorde, très hypnotique. Il voit du coin de l’œil des groupes de femmes vêtues de bleu indigo sortir de certains des bâtiments et commencer à converger vers la Cathédrale. Elles sont encore calmes, presque silencieuses et leurs gestes semblent même comme ralentis. Mais le visiteur sait que, dans peu de temps, le contrôle qu’il a sur elles grâce à sa musique va se fissurer : ces femmes vont se trouver submergées par une crise de fureur sacrée et, aux cris de « Evoï ! Evohe ! Tuons ! Tuons !!! », elles se jetteront alors à corps perdu sur lui pour lacérer, déchirer, dépecer l’intrus profanateur et en offrir les morceaux en offrande propitiatoire à leur déesse. L’Elfe commence d’ailleurs à entendre comme des murmures autour de lui et même, déjà, des ébauches de cris, encore vite interrompus toutefois. Mais, il le pressent, cela va enfler crescendo jusqu’à ce que l’hystérie gagne toute la collectivité de ces fanatiques. Quelque chose en Mayah goûte ce calme avant la tempête et il s’efforce de le prolonger autant qu’il lui est possible.

Il ne veut pourtant pas faire de mal à ces religieuses mais bien plutôt les décharger de quelque chose qui ne leur avait jamais rien apporté de bon – au contraire même : nombreux ont été ceux qui ont assiégé le Temple pour s'en emparer au fil des temps écoulés. La soirée avance et le soleil est bas sur l’horizon. Mayah continue sa progression et pénètre à présent dans la nef de la Cathédrale. Il y fait sombre et la principale source de clarté lui provient de ce qui se trouve tout au fond de la nef : des deux Glorieuses Reliques confiées à la garde de la Congrégation. Elles sont nimbées d’une sorte d’aura d’un bleu profond au milieu de laquelle il voit une tache plus claire, d’un bleu céleste et qui a une forme rappelant celle d’un poulpe. C’est l’objet qui émet cette radiation qu’il est venu prendre. Tout en marchant, l’Elfe reste très vigilant et guette les parois latérales de la nef où se trouvent incrustées les différentes chapelles et d’où lui vient à présent aux oreilles comme un brouhaha chuintant et des froissements de vêtements. Il joue toujours de son instrument en produisant des sonorités ouatées. Maintenant, les Sœurs commencent à s’agglutiner en grappes au sortir des chapelles. Ce sont des Mystiques qui ont toutes les yeux fixés sur lui et il constate qu’il n’y a aucune Guerrière parmi elles : grâce à l’influx lénifiant de ce qu’il joue, celles-ci n’ont pas encore été alertées. Elles surgiront plus tard et il espère bien qu’il ne sera plus là pour encourir leurs foudres : contre elles toutes, il n’est pas sûr de pouvoir tenir longtemps.

C’est quand il arrive au milieu de la nef que ce qu’il redoutait se produit : une des femmes, certainement une Imprécatrice, échappe à la transe dans laquelle il les maintenait et pousse un hululement suraigu qui électrise ses Sœurs et dans lequel se condense la malédiction qu’elle envoie ainsi sur le profanateur. Aussitôt, les religieuses répondent à ce cri par une clameur stridente et elles se jettent d’un seul élan sur Mayah qui… [...]


*************


[...] David observe le firmament bleu sombre. Il se sent à la fois fatigué et agité et se force à rester tranquille : plus vite il trouvera le sommeil, plus vite il retrouvera des forces et plus vite il se remettra en route.

C’est alors qu’il perçoit le petit rire, tout près de son oreille. Il se redresse vivement et se met aussitôt en alerte. Tout d’abord, il ne voit rien, puis un mouvement attire son regard : un visage hilare flotte à une petite distance du sol ! Le jeune homme met un moment à accommoder sa vision, sa raison refuse de croire à ce que ses yeux perçoivent et cela d’autant plus que les lignes du visage deviennent floues par moments comme s’il allait disparaître, puis sont plus nettes à nouveau… En fait, ce n’est pas un visage, mais un cou surmonté d’une tête entière, celle d’un homme qui doit bien avoir dans les soixante-quinze ans. Des cheveux gris coupés court, une barbiche blanche et pointue au menton, des yeux aux iris clairs pétillants d’humour, une bouche rieuse et beaucoup de rides. David regarde du côté de Chat Fou pour voir si l’animal réagit à l’apparition. Mais non : il continue de croquer avec appétit la carcasse de sa proie. Le rire se fait entendre à nouveau, découvrant les dents de la tête, bien rangées et on ne peut plus normales. Puis elle se met à parler :

– Ta bestiole ne me perçoit pas, mon garçon. Je m’appelle Great T. Leery, mais tu peux m’appeler Great T. N’aie pas peur : je ne veux ni ne peux te faire de mal, figure-toi. Je ne suis même pas là. J’ai envie de bavarder avec toi. D’accord ?

– ...

– Réponds-moi ! Serais-tu si rustre que tu ne répondes pas à un vieil homme qui te parle ?

– Qui... Qui êtes-vous ? souffle David, effaré.

– Je te l’ai déjà dit : Great T. Tu es sourd ?

– Ce n’est pas ce que je veux dire. Qu’est-ce que vous êtes ? Vous n’avez que la tête et rien d’autre ?

L’autre glousse en expliquant :

– Ouais... Que la tête. C’est que je me la suis fait couper après ma mort.

David ne disant rien, la tête poursuit sur le ton avec lequel on s’adresse à un simple d’esprit :

– Tu comprends, j’avais décidé que mes héritiers ne pouvaient hériter que s’ils assistaient à cette macabre opération sur mon cadavre... Tu aurais dû voir leur expression !... Ils faisaient des mines dégoûtées et l’un d’eux a même tourné de l'œil pendant que le chirurgien officiait ! Que je me suis amusé !

David, lui, ne s’amuse pas : il voit la décollation dans son regard intérieur et c’est, en effet, assez peu soutenable. Il souffle :

– Mais... Pourquoi ? Et d’où êtes-vous ? De Bréchéliante ?

-- Bré... quoi ? Tu sais, j'ai essayé bien des endroits, mais pas ton Bréch-je-ne-sais-quoi !... [...]

   
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